l’homme et la machine vont devoir apprendre à collaborer plus intuitivement.

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Maintenant que l’on a de plus en plus recours à l’intelligence artificielle (IA) et à la robotisation, la question de leur impact sur le milieu professionnel devient particulièrement urgente. Dans quelle mesure allons-nous travailler avec les nouvelles technologies? Et quelles seront les conséquences sur le fonctionnement du marché du travail ? Lors d’un récent évènement Randstad, Pattie Maes, professeure belge attachée au prestigieux Massachusetts Institute of Technology, a levé un coin du voile.

Quand nous évoquons l’intelligence artificielle, nous parlons et écrivons souvent au futur. Combien y aura-t-il de robots? Comment allons-nous intégrer l’IA ? Quelles seront les implications pour l’emploi? Pendant que nous tentons de répondre à ces questions, nous oublions souvent que l’IA et la robotisation sont déjà une réalité du quotidien. Dans son étude « The Future of Work – Work of the Future », la Commission européenne souligne que, en 2020, les entreprises au niveau mondial dépenseront 188 milliards de dollars en robots. Pour ce qui est spécifiquement de l’IA, les dépenses d’ici 2025 s’élèveront à 59 milliards de dollars. Et pour cause: ces investissements entraîneront une croissance plus élevée de la production, ce qui est indispensable face au vieillissement de la population.

des écrans inefficaces

L’avancée de l’IA et de la robotisation implique néanmoins de nouveaux défis. Une des questions les plus pertinentes est de savoir comment l’homme doit faire face à l’arrivée du robot. Nous voyons surgir des questions d’ordre macro-économique : cela va-t-il menacer les emplois ou changer fondamentalement notre marché du travail? Mais la question comporte en même temps un volet pratique: comment l’être humain et la machine peuvent-ils collaborer de manière optimale? Pour y répondre, nous nous sommes adressés à une autorité mondiale d’origine belge: Pattie Maes, attachée au prestigieux Massachusetts Institute of Technology. Pattie Maes est responsable du « Fluid Interfaces Group », une cellule de recherche au Media Lab du MIT qui enquête sur les nouveaux modes d’interaction de l’être humain avec les appareils numériques. La manière dont cela fonctionne aujourd’hui n’est pas optimale, déclare-t-elle.

« Vous disposez généralement d’un clavier et d’un écran et vous devez constamment fixer cet écran pour accomplir quoi que ce soit. C’est totalement inefficace, vous n’accordez aucune attention à votre environnement, aux autres personnes ou au contexte dans lequel vous travaillez. »

l’arrivée du smartphone a même contribué à empirer le problème. « Aujourd’hui, près d’un tiers de la population mondiale détient un smartphone », affirme Maes. « Et pratiquement toutes les enquêtes révèlent que le smartphone a un impact négatif sur nos performances, notre mémoire et notre créativité. L’explication est simple: quiconque possède un smartphone suppose que celui-ci fait le travail pour lui. Pire encore : quand nous faisons passer des tests, nous remarquons que les résultats des candidats sont influencés négativement si un smartphone éteint est posé sur la table à côté d’eux. Même à ce moment-là, nous sommes inconsciemment distraits par ce qui se passe sur Facebook ou Instagram. »

 

trois tendances déterminantes

Au sein du Fluid Interfaces Group, Pattie Maes et son équipe recherchent de nouvelles méthodes pour solutionner ce problème et permettre à l’être humain de mieux travailler avec les machines. À l’avenir, trois tendances technologiques vont améliorer cette relation homme-machine, estime Maes. « La première est le développement de capteurs. Aujourd’hui, nos smartphones sont aveugles, ils ne savent pas où vous vous trouvez, avec qui vous êtes, avec qui vous parlez ni comment vous vous sentez. Avec l’aide de davantage de capteurs, ces appareils parviendront à le savoir. La deuxième technologie est celle de l’intelligence artificielle, grâce à laquelle les machines seront en mesure de réagir beaucoup plus intelligemment à ce qui se passe et pourront encore mieux vous aider. Comme reconnaître des éléments sur une photo ou traduire des textes en temps réel, par exemple. C’est déjà possible, mais nous ne sommes qu’au début de cette révolution. La troisième innovation est l’apparition de la nouvelle technologie d’affichage qui va remplacer les écrans traditionnels. Je pense aux lunettes et aux casques de réalité augmentée. Ceux-ci seront équipés de micros, capteurs et haut-parleurs qui rendront l’interaction beaucoup plus naturelle. »

 

au travail avec Einstein

Maes donne plusieurs exemples de son labo pour montrer combien ce genre de technologies pourra aussi s’avérer utile en milieu de travail. «
Nous pouvons par exemple remédier aux problèmes d’attention avec des lunettes qui détectent les mouvements oculaires et mesurent l’activité cérébrale. Chaque fois que l’attention du sujet tombe en dessous d’un certain niveau, il en est informé. Nous constatons que les sujets qui portent ces lunettes durant les tests obtiennent de meilleurs résultats que ceux qui accomplissent le test sans lunettes. La réalité augmentée (RA) facilite également les apprentissages. Les expériences montrent qu’il est beaucoup plus facile d’apprendre une langue en se baladant dans un jeu virtuel et en voyant la traduction de tous les objets. Ces applications sont sans limite : vous pouvez par exemple aussi avoir recours à ces lunettes pour réparer, étape par étape, une machine. »


L’équipe de Maes a également mis au point une plateforme capable de résoudre les problèmes de motivation en proposant des mentors virtuels.

« Le système lit tous les entretiens en ligne et textes spécialisés possibles et met ces connaissances à la disposition du sujet. Supposons que vous deviez résoudre un problème physique et qu’Einstein soit votre mentor, que vous puissiez lui poser des questions: c’est tout de même fantastique. Vous pouvez poser vos questions en temps réel. »


En matière de 'smart wearables', Maes travaille notamment sur les textiles intelligents: « Imaginez avoir la possibilité d’intégrer dans des vestes et des chaussures des capteurs qui mesurent votre fréquence cardiaque et votre respiration et qui surveillent également votre environnement. Si un gaz inodore est détecté par exemple, vous en serez immédiatement informé. Ou encore des capteurs dans vos chaussures qui mesurent si le poids que vous portez n’est pas trop lourd et ne risque pas d’entraîner des maux de dos. Les possibilités sont infinies. »

 

impact de la technologie sur votre modèle d’entreprise

Les changements décrits par Pattie Maes, ajoutés aux chiffres relatifs à la croissance de l’IA et de la robotisation, montrent clairement que ces technologies ont et auront un impact sur le modèle économique de nombreuses entreprises. Même celles qui n’appliquent pas encore ces technologies aujourd’hui devront se rendre compte rapidement de ce que l’IA ou la robotisation va pouvoir apporter à leur secteur. De leur côté, les travailleurs doivent prendre conscience de l’existence de nouveaux métiers et d’éventuelles réaffectations (voir encadré « Le facteur imprévisible, c’est l’homme »). C’est ce qui ressort également des chiffres de la Commission européenne, qui indiquent que 14% à 47% des emplois sont menacés par l’automatisation mais qu’en même temps la numérisation a engendré 2 millions de nouveaux emplois dans l’UE au cours des dix dernières années. Dans le seul secteur de l’IT, la Commission prévoit encore 1,75 million d’emplois supplémentaires. L'aisance avec laquelle nous prendrons part à ce changement technologique dépendra en grande partie de la façon dont les gens gèreront ces nouvelles technologies. Du point de vue pratique, comme le montrent les exemples de Pattie Maes, mais également au sens éthique du mot. Pour conclure, Maes nous confie que de nombreux débats au sein de son labo portent sur des questions éthiques. « Il va de soi que les données collectées ne sont stockées que localement et ne sont pas communiquées », déclare-t-elle.

« Mais nous concevons également nos inventions en ayant à l’esprit des groupes cibles spécifiques et nous ne voulons pas obliger les utilisateurs à les employer. La liberté de choix est primordiale. De cette façon, nous voulons aussi utiliser les machines pour former et perfectionner les utilisateurs, et non pas pour les rendre dépendants. »